lundi, 18 février 2008

Corrélation 4

« Mon corps est un chiffon de sable, ô couturier de l'univers, couds-moi ! »  Mahmoud Darwich

« Que tes pensées me sont précieuses, ô Dieu, et combien leur nombre est immense ! Elles sont plus nombreuses que les grains de sable. » Psaume 139

« On comprendra et l'on verra finalement la pensée dans toute forme, toute substance et toute couleur, mais sans accessoires matériels. [...]

« Toute forme, toute couleur, toute qualité et toute quantité émanent des éléments infinis de l'unique Entendement et sont mentales, originairement et secondairement. Leur nature spirituelle ne se discerne que par les sens spirituels. »
Mary Baker Eddy

lundi, 04 février 2008

Interprétation

Il existe de nombreuses traductions de la Bible. Toute traduction comporte une grande part d’interprétation – historique, littérale, littéraire, morale, spirituelle. Le texte reflète le point de vue, les a priori et l’inspiration du traducteur.

La lecture la plus intéressante est spirituelle. Elle rassure, stimule, enrichit, élève la pensée du lecteur. Un même verset prendra souvent un sens différent selon le lecteur et son besoin particulier au moment où il lit le texte. Quelle que soit la qualité d’inspiration de la traduction, il est toujours possible d’interpréter spirituellement un verset biblique au moment de sa lecture.

« Avec celui qui est bon, tu te montres bon, avec l’homme droit tu agis selon la droiture, avec celui qui est pur tu te montres pur. » Psaume 18

Une interprétation littérale montre un Dieu qui juge l’homme selon ses actes. On imagine l’homme « bon » récompensé par Dieu, et l’homme « mauvais » puni par ce même Dieu. Une telle lecture implique :

1) un jugement dernier : Dieu rétribue les bons et les méchants selon leurs actes ;
2) un Dieu à l’image des hommes : Il connaît à la fois le bien et le mal ;
3) la dualité : un homme capable de faire le bien et/ou le mal.

Une interprétation spirituelle offre un sens très différent, moins convenu, qui ouvre des horizons :

« La bonté de Dieu s’exprime par l’homme bon, Sa droiture par l’homme droit, Sa pureté par l’homme pur. »

Cette lecture me révèle :

1) la nature de Dieu : Il est bon, droit et pur ;
2) la nature de l’homme : il est l’expression même de Dieu - bonne, droite et pure ;
3) l’unicité de la Vie : seul le bien est réel du point de vue divin.

Ces différentes interprétations montrent à quel point la Bible demeure vivante, subjective, enrichissante. Et le dernier mot restera toujours au lecteur.

Théo 

jeudi, 31 janvier 2008

Corrélation 3

Dieu a envoyé son Fils, né d'une femme, né  sous la loi, afin de racheter ceux qui étaient sous la loi, et de nous faire obtenir l'adoption filiale. Et puisque vous êtes fils, Dieu a envoyé dans vos cœurs l'Esprit de son Fils. (Epître aux Galates)

« Jésus aida à réconcilier l'homme avec Dieu en donnant à l'homme un sens plus vrai de l'Amour, le Principe divin des enseignements de Jésus, et ce sens plus vrai de l'Amour rachète l'homme de la loi de la matière, du péché et de la mort par la loi de l'Esprit, la loi de l'Amour divin. » (Mary Baker Eddy) 

mercredi, 23 janvier 2008

Un parmi tant d'autres

« Vous les reconnaîtrez à leurs fruits. » — Jésus.

Le dernier chapitre de Science et Santé avec la Clef des Ecritures, de Mary Baker Eddy, s’intitule « Les fruits de la Science Chrétienne ». Il regroupe des témoignages spontanés écrits par des gens de tous horizons « qui ont été régénérés et guéris par la lecture ou par l’étude de ce livre ». En voici un exemple :

« Il y a un an que j’ai commencé à lire Science et Santé, et je vais essayer maintenant d’esquisser ce que la connaissance de ses enseignements à fait pour moi.

« Mon état de santé était alors très mauvais ; mes yeux, qui m’avaient causé tant de difficultés depuis mon enfance, me faisaient beaucoup souffrir. Ils avaient été soignés par les meilleurs spécialistes de mon pays natal et, après mon arrivée aux Etats-Unis, j’avais été soigné par plusieurs médecins et je portais des lunettes depuis quatre ans. Je souffrais aussi de bronchite chronique pour laquelle j’avais pris beaucoup de médicaments sans obtenir de soulagement. De plus je fumais avec excès, faisant usage de tabac sous une forme quelconque presque constamment. J’avais la maladie de cœur des fumeurs et je consommais continuellement des boissons alcooliques.

« Celui qui m’apporta ce qui a pour moi maintenant tant de prix était un représentant en librairie. Je lui dis que je serais forcé d’abandonner mon métier à cause de mes yeux. Il me dit alors avoir été guéri d’un cancer par le traitement de la Science Chrétienne. Il me montra un exemplaire de Science et Santé qui paraissait avoir beaucoup servi, et après avoir reçu l’assurance que je serais guéri de toutes mes maladies si je faisais ma part de travail, je fis venir un exemplaire du livre.

« Ma guérison fut très rapide, car après avoir lu le livre seulement pendant trois semaines, je fus complètement guéri de l’habitude de fumer. Je dois dire à propos de cette guérison qu’elle ne nécessita même pas une résolution de ma part. Je fumais un cigare tout en lisant Science et Santé lorsque le désir de continuer de fumer me quitta, et depuis lors, il n’est jamais revenu. Ensuite ce furent mes yeux qui bénéficièrent de la nouvelle compréhension que j’avais acquise ; peu après ils furent si bien guéris que je pus vaquer facilement à mes occupations et que je n’ai plus eu besoin de lunettes. Aujourd’hui mon cœur est normal, la bronchite chronique a totalement disparu et je ne suis plus esclave de l’alcool.

« La Science Chrétienne a prouvé qu’elle était un secours toujours présent, non seulement pour surmonter les maux physiques, mais aussi dans les affaires et la vie quotidienne. Elle m’a aussi fait triompher de la crainte. La Bible, que je regardais avec méfiance, est devenue mon guide, et le christianisme est devenu une douce réalité, parce que le livre d’étude de la Science Chrétienne a été en effet une “Clef des Ecritures” qui a animé les pages de l’Evangile d’un doux sens d’harmonie. »

« A. F., Iowa (U.S.A.) »

Théo

vendredi, 11 janvier 2008

Simone de Beauvoir et Mary Baker Eddy

On fête ces jours-ci le centenaire de la naissance de l’auteur du Deuxième sexe. Qui saurait mieux défendre la Cause du peuple féminin que les femmes, devant l’égoïsme et l’injustice flagrante des hommes qui ont fait les lois ?

Nous pourrions tous citer des femmes célèbres ou anonymes, dont le talent, les qualités, l’humanité en remontrent à un paquet d’hommes. Mais vouloir en apporter la preuve est une façon d’appuyer lourdement sur l’évidence, comme si les témoignages étaient fragiles. Je m’en abstiendrai donc.

Cependant, il me paraît intéressant de noter que Mary Baker Eddy, la découvreuse et fondatrice de la Science Chrétienne, a été la première femme Leader d’un mouvement religieux à vocation internationale. Une prouesse extraordinaire en plein 19e siècle, au cœur d’une société américaine, puritaine, extrêmement soucieuse de préserver les droits, les avantages et les prérogatives des hommes au détriment des femmes !

Bien avant Simone de Beauvoir, elle écrit dans son ouvrage fondamental, Science et Santé avec la Clef des Ecritures :

« Le code civil établit des distinctions très injustes entre les droits des deux sexes. La Science Chrétienne ne fournit aucun précédent à une telle injustice…

« Nos lois ne sont pas impartiales, pour n’en dire pas plus, dans les distinctions qu’elles font entre les deux sexes, en ce qui concerne la personne, la propriété et les droits des parents… Espérons que le droit de vote sera accordé aux femmes…

« Si un mari dissolu abandonne sa femme, certainement celle-ci, traitée injustement et peut-être réduite à la misère, devrait être autorisée à toucher son propre salaire, à négocier des affaires, à posséder des biens immobiliers, à placer des fonds et à avoir la garde de ses enfants sans craindre aucune intervention. »

Rebelle à son époque « macho », Mary Baker Eddy va même jusqu’à nommer Dieu au féminin d’un bout à l’autre de l’une des éditions revues et corrigées de son livre. Non sans raison, ainsi qu’elle l’explique : « En Science divine, nous ne sommes pas autant autorisés à considérer Dieu comme masculin que comme féminin, car l’Amour donne l’idée la plus claire de la Divinité. »

Elle est revenue par la suite sur ce choix, préférant souligner la nature Père-Mère de Dieu, pour ne pas voir son œuvre réduite à ce seul engagement en faveur des droits des femmes.

Science et Santé s’adresse en effet aux hommes et aux femmes de tous âges, de toutes époques et de tous milieux. C’est un ouvrage métaphysique qui fournit une explication à la fois théorique et pratique de la Vie, de Dieu et de l’homme.

De nombreux livres prétendent nous expliquer aujourd’hui pourquoi les femmes de la planète Vénus et les hommes de Mars ne pourront jamais se comprendre. Mais cette division humaine entre mâle et femelle est une représentation matérielle, tronquée, de la réalité. On peut bien sûr entretenir ce point de vue et prolonger la guerre des sexes en comptant sur les solidarités masculine et féminine pour renforcer nos bataillons respectifs.

Mais soyons alors humainement réalistes jusqu’au bout : on trouve autant d’incompréhension et de mésentente entre hommes et femmes qu’entre hommes ou qu’entre femmes. L’incompréhension n’est pas typiquement affaire de différence de sexes. Les tribunaux et les cimetières en savent quelque chose.

Pour revenir au point de vue métaphysique, si Dieu, en tant que Principe créateur, représente à la fois le Père et la Mère de l’univers y compris l’homme – l’homme qui est Son image et Sa ressemblance –, celui-ci ne peut que refléter les qualités masculines et féminines de Dieu. Non seulement l’homme est inséparable de Dieu, mais l’homme et la femme ne sont qu’une seule et même conscience individuelle dans cette Unicité.

Une conscience individuelle reflétée à l’infini.

Sur cette base de raisonnement, il devient possible de résoudre tous les conflits et toutes les incompréhensions entre hommes et femmes.

D’un point de vue humain, Simone de Beauvoir a milité, avec force conviction, persuasion et grand talent de plume, en faveur de l’égalité des femmes et des hommes, sans faire la guerre aux hommes pour autant. Mais Mary Baker Eddy, elle, s’est élevée à une hauteur spirituelle pour donner à chacun et chacune les moyens de démontrer dans sa propre existence que nous faisons tous Cause commune :

« Un seul Dieu infini, le bien, unifie les hommes et les nations, constitue la fraternité des hommes, met fin aux guerres, accomplit ces paroles de l’Ecriture : “tu aimeras ton prochain comme toi-même”, annihile l’idolâtrie païenne et chrétienne – tout ce qui est injuste dans les codes sociaux, civils, criminels, politiques et religieux – établit l’égalité des sexes, annule la malédiction qui pèse sur l’homme, et ne laisse rien subsister qui puisse pécher, souffrir, être puni ou détruit. »

Théo 

mardi, 08 janvier 2008

Prions, anagramme de prison

Je pense souvent à Ingrid Betancourt et à tous ceux qui sont arbitrairement retenus comme otages pour la monnaie d’échange qu’ils représentent.

Les médias peuvent jouer un rôle dans leur libération dans la mesure où ils n’exploitent pas la carte du sensationnalisme, et les intermédiaires sont utiles s’ils ne cherchent pas à tirer la couverture à eux.

Je suis cependant convaincu que la prière est le plus efficace des moyens. Je veux dire que toutes ces tentatives humaines auront beaucoup plus de chances d’aboutir (et plus rapidement) si elles sont soutenues par nos prières anonymes.

Mais quel genre de prière ?

Celle qui aide à comprendre que l’homme n’est ni otage ni preneur d’otage.

La Bible relate plusieurs cas de libération grâce à la prière. Un seul exemple, pris dans les Actes des Apôtres : L’apôtre Paul ainsi que Silas, un chrétien de Jérusalem qui l’accompagne dans son voyage en Macédoine, sont arrêtés, battus et jetés en prison.

« Le geôlier, ayant reçu cet ordre, les jeta dans la prison intérieure et leur serra les pieds dans des entraves. Vers le milieu de la nuit, Paul et Silas priaient et chantaient les louanges de Dieu, et les prisonniers les entendaient. Tout à coup il se fit un grand tremblement de terre, en sorte que les fondements de la prison furent ébranlés ; au même instant, toutes les portes s’ouvrirent, et les liens de tous les prisonniers furent rompus. » (Actes 16)

Paul et Silas  n’imploraient pas Dieu de les délivrer, ils « priaient et chantaient les louanges de Dieu ». C’est-à-dire que, dans leurs prières, ils reconnaissaient Sa toute-puissance et Sa toute présence, et bien qu’en prison, ils gardaient une confiance absolue en Lui.

Si la liberté n’est qu’un droit humain, elle reste fragile – le passé ne cesse de nous l’enseigner et le présent de nous le rappeler. Mais si la liberté découle d’une autorité supérieure à celle des philosophes, des moralistes et du Législateur, si elle est un droit divin, on peut la préserver ou la recouvrer. Elle est le bien de chacun et personne ne peut en priver quiconque.

Ce passage de Science et Santé avec la Clef des Ecritures, de Mary Baker Eddy, m’inspire beaucoup quand je prie pour la liberté des otages :

« L’homme est tributaire de Dieu, Esprit, et de rien d’autre. L’être de Dieu est infinité, liberté, harmonie et félicité sans bornes. “Là où est l’Esprit du Seigneur, là est la liberté.” »

Théo

samedi, 22 décembre 2007

Le cadeau de Noël

Si vous saviez combien de fois « le petit Jésus [m’]a puni ! » Vous aussi ? Vous vous souvenez ? Vous dérobiez un bonbon, un gâteau, vous l’enfourniez dans la bouche et, tout à la saveur de ce paradis sucré, vous vous mordiez la langue.

- Aïe !
- C’est le petit Jésus qui t’a puni !

Tant de fois puni par ce saint-gamin, né, semblait-il, pour le plaisir de torturer les enfants trop gourmands, trop insolents, trop pressés... Quel destin ! Je comprends que Noël soit devenu aujourd’hui la religion du père Noël, véritable bienfaiteur au royaume de l’enfance. Tant qu’à choisir !

Aujourd'hui, j'ai fait la paix avec ce « petit Jésus » innocent des actions punitives dont on le chargeait par procuration. En laissant grandir cet enfant en moi, j’ai même appris à connaître sa véritable identité :

Christ

Loin de me punir, le Christ m’inspire, me réconforte, me guide et me guérit quand besoin est. Je sais que je peux et pourrai toujours compter sur lui.

Pour peu que je l’écoute, il murmure en ma conscience : « Tu es fils de Dieu. Identifie-toi à ce que je représente, et entre sans attendre dans ton héritage. »

C’est le « petit-Jésus » que je vous souhaite.

dimanche, 16 décembre 2007

Corrélation 2

J'ai vu Dieu face à face, et ma vie a été préservée. (Genèse)

« La substance, la Vie, l'intelligence, la Vérité et l'Amour qui constituent la Divinité sont réfléchis par Sa création ; et lorsque nous subordonnerons le faux témoignage des sens corporels aux faits de la Science [divine], nous verrons partout cette vraie ressemblance et ce vrai reflet.

« Dieu façonne toutes choses selon Sa propre ressemblance. La Vie se réfléchit dans l'existence, la Vérité dans la véracité, Dieu dans la bonté, qui communiquent leur propre paix et leur propre permanence. » (Mary Baker Eddy)

mardi, 11 décembre 2007

Incontournable Jérémie

Jacques Lusseyran (1924-1971) est devenu totalement et définitivement aveugle à l’âge de 8 ans. Professeur de littérature et de philosophie dans des universités françaises et américaines, il est également auteur de plusieurs essais ou ouvrages autobiographiques. Dans « Le monde commence aujourd’hui » (éd. La Table ronde, 1959), il évoque sa rencontre avec Jérémie, en 1944, à Buchenwald.
 
VIII
 
Nous gagnerions tous beaucoup à mettre la mémoire en quarantaine.
 
La petite mémoire du moins, la mesquine, l’encombrante, celle qui nous fait croire à cette irréalité, à ce mythe : le Passé.
 
C’est elle qui ramène soudain, et sans ombre de raison, un personnage, un lambeau d’événement et qui l’installe chez nous. L’image se jette sur l’écran de la conscience, elle gonfle, il n’y en a bientôt plus que pour elle. Voilà la circulation de l’esprit arrêtée. Le présent se disperse. Les instants qui se suivent n’ont plus même la force de nous porter. Ils n’ont plus même de goût. Bref, cette mémoire sécrète la mélancolie, le regret, la complication intime sous toutes ses formes.
 
Et il y a l’autre mémoire, heureusement. C’est à elle qu’appartient pour moi Jérémie.
 
Cet homme me poursuit, je l’avoue. Mais ne me hante pas à la façon d’un souvenir. Simplement il est entré dans ma chair, il me nourrit, il travaille à me faire vivre. Je passe très peu de temps à penser à lui : c’est lui qui pense à moi, dirait-on.
 
Pour vous parler de lui, j’ai dû faire allusion à Buchenwald. Mais que cela ne vous trompe pas : Jérémie n’a jamais « été à Buchenwald ». Je l’y ai rencontré en chair et en os. Il y portait un numéro matricule. D’autres que moi l’y ont connu. Mais il n’y était pas de cette façon particulière, exclusive ou bien encore individuelle que nous entendons par la phrase : « Avoir été à Buchenwald. »
 
Cette aventure du camp n’était pour lui qu’une aventure : elle ne l’a pas concerné de façon fondamentale.
 
Il est des hommes dont je ne me souviens qu’en laissant fonctionner en moi la « petite mémoire » : et ceux-là, si je les ai rencontrés là-bas, ils y sont restés. Jérémie, quand il me parle, ne le fait pas du fond de mon passé, mais du fond de mon présent, là, juste au centre. Je ne peux pas le contourner.
 
Ils sont tous ainsi les hommes qui nous ont appris quelque chose. Car ce quelque chose, cette connaissance, ce surcroît de présence à la vie, ils nous l’ont donné seulement parce qu’ils savaient clairement qu’ils n’en étaient pas les propriétaires. Imaginons Jérémie heureux, comme il arrive à certains hommes de l’être : pour des raisons personnelles, à la suite d’une histoire différente de celle des autres, précieuse et subtile. Croyez-vous qu’il serait encore là dans ma vie ? Il aurait rejoint les personnages pittoresques, les figures de passage. Mais Jérémie n’était pas heureux : il était joyeux. Le bien dont il jouissait n’était pas à lui. Ou plutôt si, mais par participation. Il était aussi bien à nous.
 
C’est tout le mystère et toute la puissance des êtres qui servent autre chose que leur personnage provisoire : on ne peut pas les éviter.
 
FIN
 
Jacques Lusseyran, Le Monde commence aujourd’hui (éd. La Table Ronde, 1959)

lundi, 10 décembre 2007

Parti en laissant des traces

Jacques Lusseyran (1924-1971) est devenu totalement et définitivement aveugle à l’âge de 8 ans. Professeur de littérature et de philosophie dans des universités françaises et américaines, il est également auteur de plusieurs essais ou ouvrages autobiographiques. Dans « Le monde commence aujourd’hui » (éd. La Table ronde, 1959), il évoque sa rencontre avec Jérémie, en 1944, à Buchenwald.

VII

Et maintenant, comment a-t-il disparu ? Je le sais à peine. Sans bruit, en tout cas, comme il était venu.

Un jour quelqu’un m’a dit qu’il était mort. Ce devait être quelques semaines après notre arrivée au camp.

Là-bas, les hommes s’en allaient ainsi. On ne savait presque jamais comment. Ils partaient trop nombreux à la fois : personne n’avait ni le temps ni le goût de regarder les détails, le « comment » de la mort. Ceux qui s’en allaient, on les laissait se fondre dans la masse. Il y avait un fond solide de mort auquel nous participions tous plus ou moins, nous les vivants. La mort des autres, c’était tellement notre affaire que nous n’avions pas la force de lui faire face.

Je n’ai pas su le « comment » du départ de Jérémie. Je me suis souvenu seulement qu’il était venu me voir, quelques jours plus tôt, et m’avait annoncé que c’était la dernière fois. Pas du tout comme on annonce un malheur, pas d’une façon solennelle. Simplement, c’était la dernière fois, et puisque c’était ainsi, il était venu me le dire.

Je ne crois pas que j’en aie eu de la peine. Ce ne devait pas être pénible. Cela ne l’était sûrement pas, puisque c’était réel et su.

Il avait servi. Il avait le droit de sortir de ce monde qu’il avait entièrement traversé.

Je compte bien que des gens me disent : « Où voyez-vous du surnaturel chez votre forgeron ? Il vous a donné un exemple de sérénité, à un moment où la sérénité était très difficile. C’est bien, mais c’est tout. Cette paix de Jérémie, c’est le résultat du courage et d’un solide équilibre des nerfs, des humeurs, des échanges organiques peut-être. »

Eh bien, non ! Nous ne serons pas quitte de Jérémie à ce prix-là.

Ce que je nomme surnaturel chez lui, c’était la coupure qu’il avait entièrement réalisée avec les habitudes. Celles du jugement qui nous font appeler malheur ou mal toute adversité, celles de l’avidité, qui nous font haïr, réclamer vengeance, ou simplement protester – forme mineure mais incontestable de la haine – celles du vertige égocentrique, qui nous font croire que nous sommes innocents chaque fois que nous souffrons. Il avait échappé au lacis des réflexes obligatoires, et ce mouvement-là, jamais la bonne santé, ni même une santé parfaite si cela existe, ne pourra l’expliquer.

Il avait touché au fond de lui et libéré le surnaturel ou, si le mot vous gêne, l’essentiel, ce qui ne dépend d’aucune circonstance, ce qui peut exister en tout temps et en tout lieu, dans la douleur comme dans le plaisir. Il avait rencontré la source de vie. Et, bien sûr, aussitôt il avait été inondé de transparence, de propreté. Si j’ai employé le mot « surnaturel », c’est que l’acte de Jérémie me semble être l’acte religieux même : la découverte que Dieu est là, en chacun des hommes à égalité, à chaque seconde tout entier, et qu’un retour peut être fait vers Lui.

Cela c’était la Bonne Nouvelle que Jérémie, à son tour, faisait entendre à sa manière qui était très humble.

(à suivre)

Jacques Lusseyran, Le Monde commence aujourd’hui (éd. La Table Ronde, 1959)