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mardi, 11 décembre 2007
Incontournable Jérémie
Jacques Lusseyran (1924-1971) est devenu totalement et définitivement aveugle à l’âge de 8 ans. Professeur de littérature et de philosophie dans des universités françaises et américaines, il est également auteur de plusieurs essais ou ouvrages autobiographiques. Dans « Le monde commence aujourd’hui » (éd. La Table ronde, 1959), il évoque sa rencontre avec Jérémie, en 1944, à Buchenwald.
VIII
Nous gagnerions tous beaucoup à mettre la mémoire en quarantaine.
La petite mémoire du moins, la mesquine, l’encombrante, celle qui nous fait croire à cette irréalité, à ce mythe : le Passé.
C’est elle qui ramène soudain, et sans ombre de raison, un personnage, un lambeau d’événement et qui l’installe chez nous. L’image se jette sur l’écran de la conscience, elle gonfle, il n’y en a bientôt plus que pour elle. Voilà la circulation de l’esprit arrêtée. Le présent se disperse. Les instants qui se suivent n’ont plus même la force de nous porter. Ils n’ont plus même de goût. Bref, cette mémoire sécrète la mélancolie, le regret, la complication intime sous toutes ses formes.
Et il y a l’autre mémoire, heureusement. C’est à elle qu’appartient pour moi Jérémie.
Cet homme me poursuit, je l’avoue. Mais ne me hante pas à la façon d’un souvenir. Simplement il est entré dans ma chair, il me nourrit, il travaille à me faire vivre. Je passe très peu de temps à penser à lui : c’est lui qui pense à moi, dirait-on.
Pour vous parler de lui, j’ai dû faire allusion à Buchenwald. Mais que cela ne vous trompe pas : Jérémie n’a jamais « été à Buchenwald ». Je l’y ai rencontré en chair et en os. Il y portait un numéro matricule. D’autres que moi l’y ont connu. Mais il n’y était pas de cette façon particulière, exclusive ou bien encore individuelle que nous entendons par la phrase : « Avoir été à Buchenwald. »
Cette aventure du camp n’était pour lui qu’une aventure : elle ne l’a pas concerné de façon fondamentale.
Il est des hommes dont je ne me souviens qu’en laissant fonctionner en moi la « petite mémoire » : et ceux-là, si je les ai rencontrés là-bas, ils y sont restés. Jérémie, quand il me parle, ne le fait pas du fond de mon passé, mais du fond de mon présent, là, juste au centre. Je ne peux pas le contourner.
Ils sont tous ainsi les hommes qui nous ont appris quelque chose. Car ce quelque chose, cette connaissance, ce surcroît de présence à la vie, ils nous l’ont donné seulement parce qu’ils savaient clairement qu’ils n’en étaient pas les propriétaires. Imaginons Jérémie heureux, comme il arrive à certains hommes de l’être : pour des raisons personnelles, à la suite d’une histoire différente de celle des autres, précieuse et subtile. Croyez-vous qu’il serait encore là dans ma vie ? Il aurait rejoint les personnages pittoresques, les figures de passage. Mais Jérémie n’était pas heureux : il était joyeux. Le bien dont il jouissait n’était pas à lui. Ou plutôt si, mais par participation. Il était aussi bien à nous.
C’est tout le mystère et toute la puissance des êtres qui servent autre chose que leur personnage provisoire : on ne peut pas les éviter.
FIN
Jacques Lusseyran, Le Monde commence aujourd’hui (éd. La Table Ronde, 1959)
16:05 Publié dans Lu/Vu | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : Spiritualité, littérature, inspiration, prière, christianisme, religion, Dieu



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