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samedi, 08 décembre 2007
Un terrible microscope
Jérémie n’était pas déçu, pourquoi aurait-il rêvé ? Quand nous le voyions venir avec toute sa monstrueuse sérénité, nous avions envie de crier : « Ferme les yeux ! Ce qu’on voit ici brûle ! » Mais le cri nous restait dans la gorge parce que, de toute évidence, il avait les yeux solidement posés sur toutes nos misères et ne cillait pas. Bien plus, il n’avait pas l’air d’un homme qui prend sur lui, d’un héros. Il n’avait pas peur, et, cela, aussi naturellement que, nous, nous avions peur.
« Pour qui sait voir, c’est comme d’habitude », disait-il. D’abord, je ne comprenais pas. J’éprouvais même un sentiment tout proche de l’indignation. Quoi ! Buchenwald semblable à la vie ! Impossible. Tous ces hommes affolés, hideux, cette menace hurlante de la mort, ces ennemis partout, chez les S.S., chez les détenus eux-mêmes, ce morceau de colline dressé contre le ciel, hérissé de fumées, avec ses sept cercles, là-bas au travers des forêts, de barbelés électriques, tout cela comme d’habitude ! Je me souviens que je ne le voulais pas. Ce devait être pire, ou bien alors plus beau. Jusqu’à ce qu’enfin Jérémie me fît voir.
Ce ne fut pas une révélation, une découverte fulgurante de la vérité. Je ne pense pas même qu’il y ait eu paroles échangées. Mais un jour, il est devenu évident, sensible dans ma chair, que Jérémie, ce forgeron m’avait prêté ses yeux, à long terme.
Avec ces yeux-là, je voyais que Buchenwald n’était pas unique, ni même l’un des lieux privilégiés de la plus grande douleur des hommes. Je voyais aussi que notre camp n’était pas en Allemagne, comme nous le croyions, au cœur de la Thuringe, dominant la plaine d’Iéna, en cet endroit précis et non pas en un autre. Jérémie m’apprenait, avec ses yeux, que Buchenwald était en chacun de nous, cuit et recuit, entretenu sans cesse, affreusement aimé. Et que, par conséquent, nous pourrions le supprimer, si nous le désirions avec assez de force.
« Comme d’habitude », Jérémie s’en expliquait parfois. Il avait toujours vu les hommes dans la peur et dans la plus invincible de toutes : celle qui n’a pas d’objet. Il les avait vus désirer secrètement et par-dessus tout une chose : se faire du mal à eux-mêmes. C’était toujours, c’était ici le même spectacle. Simplement, les conditions étaient enfin remplies. La guerre, le nazisme, les folies politiques et nationales avaient fait un chef-d’œuvre, une maladie et misère parfaite : un camp de concentration.
Pour nous, bien sûr, c’était la première fois. Jérémie n’en voulait pas de notre surprise. Il disait qu’elle n’était pas honnête et qu’elle nous faisait du mal.
Il disait que dans la vie ordinaire, avec de bons yeux, nous aurions vu les mêmes horreurs. Il nous arrivait autrefois d’être heureux. Eh bien ! Les nazis nous avaient donné un terrible microscope : le camp. Ce n’était pas une raison pour cesser de vivre.
Jacques Lusseyran, Le Monde commence aujourd’hui (éd. La Table Ronde, 1959)
13:15 Publié dans Lu/Vu | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : Spiritualité, littérature, inspiration, prière, christianisme, religion, Dieu



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