« L'air devenait respirable | Page d'accueil | Un terrible microscope »

vendredi, 07 décembre 2007

Nous, nous rêvions

Jacques Lusseyran (1924-1971) est devenu totalement et définitivement aveugle à l’âge de 8 ans. Professeur de littérature et de philosophie dans des universités françaises et américaines, il est également auteur de plusieurs essais ou ouvrages autobiographiques. Dans « Le monde commence aujourd’hui » (éd. La Table ronde, 1959), il évoque sa rencontre avec Jérémie, en 1944, à Buchenwald.
 
IV

Le bonhomme Jérémie voyait. Il avait un spectacle dans les yeux, mais ce n’était pas celui que nous avions, nous. Ce n’était pas notre Buchenwald, celui des victimes. Ce n’était pas un bagne, c’est-à-dire un lieu de faim, de coups, de mort, de protestation, où d’autres hommes, les méchants, avaient commis le crime de nous mettre. Pour lui, il n’y avait pas nous, les innocents, et l’Autre, le grand autre anonyme, à la voix de tenaille et le fouet, le « salaud ».

Comment le savais-je ? Vous êtes en droit de vous le demander : après tout, Jérémie ne disait presque rien. Eh bien, c’est sans doute qu’il existe chez certains êtres, qu’il existait chez lui, une rectitude et plénitude si parfaite de la vue que cette vue, la leur, se communique, vous est donnée pour un instant au moins. Et le silence est alors plus juste, plus exact que toutes les paroles.

Lorsque Jérémie venait à nous à travers le bloc 57, au milieu de sa petite auréole d’espace, c’était de la clarté qu’il donnait. C’était un surcroît de vue, une nouvelle vue. Et c’est pourquoi nous nous écartions tous d’un pas.

Surtout, n’allez pas vous imaginer que le père Jérémie nous consolait. Au point où nous étions, les consolations eussent valu ce que vaut une romance, un méchant conte de nourrice. Nous n’étions pas au pays de cocagne et, si nous avions été assez fous pour le croire une seule seconde, le réveil eût été amer. Jérémie parlait dur, voyait dur. Mais il le faisait doucement.

Pas trace d’onction chez lui. Il avait la voix ronde, les gestes méticuleux et progressifs, mais c’était habitude de métier, naturel tranquille. C’était un bonhomme, je vous dis, pas un prophète.

Jérémie était si peu prophète, il faisait si peu de tapage que je ne sais pas combien, parmi la dizaine d’hommes qui ont survécu à ces jours de l’hiver 1944, dans la baraque 57, se le rappellent aujourd’hui. Je voudrais tant ne pas être le seul.

Non, on n’apercevait rien sur Jérémie, aucun signe. Il ne portait le drapeau d’aucune foi, si ce n’est, de temps en temps, celui de la Science Chrétienne. Mais à cette époque, pour moi et pour les Français autour de moi, ce mot n’avait qu’une résonance bizarre.

On allait à Jérémie comme à une source. On ne s’interrogeait pas. On n’y pensait pas. Il y avait, dans cet océan de rage et de souffrance, cette île : un homme qui ne criait pas, qui n’appelait personne à l’aide, qui avait sa suffisance.

Un homme aussi qui ne rêvait pas : c’était plus important que tout. Nous, nous rêvions : à des femmes, à des enfants, à des maisons, souvent aux misères, aux chagrins d’autrefois que nous avions la faiblesse d’appeler Liberté. Nous n’étions pas à Buchenwald. Nous n’en voulions pas de Buchenwald. Et, à chaque retour, il était là quand même et il faisait mal.

(à suivre)

Jacques Lusseyran, Le Monde commence aujourd’hui (éd. La Table Ronde, 1959)

Les commentaires sont fermés.