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jeudi, 06 décembre 2007
L'air devenait respirable
Jacques Lusseyran (1924-1971) est devenu totalement et définitivement aveugle à l’âge de 8 ans. Professeur de littérature et de philosophie dans des universités françaises et américaines, il est également auteur de plusieurs essais ou ouvrages autobiographiques. Dans « Le monde commence aujourd’hui » (éd. La Table ronde, 1959), il évoque notamment sa rencontre avec Jérémie, en 1944, à Buchenwald. Voici la suite de ce récit.
Ce n’était pas la curiosité qui me jetait vers lui. J’avais besoin de lui comme un homme qui meurt de soif a besoin d’eau. Comme toutes les choses importantes, celle-là était élémentaire.
Je vois Jérémie marchant à travers notre baraque. Il y avait un espace qui se formait entre lui et nous, matériellement. Il s’arrêtait quelque part et, tout de suite, des hommes se serraient davantage, lui donnaient une petite place au milieu d’eux. C’était un mouvement tout instinctif et qu’on ne peut pas expliquer par le seul respect. Nous reculions plutôt comme on fait un pas en arrière pour laisser la place à celui qui travaille.
Songez que nous étions plus de mille hommes dans cette écurie de campagne, mille hommes là où quatre cents eussent été mal à l’aise. Songez que nous avions peur, profondément et immédiatement. Ne pensez pas à nous comme à des individus, mais comme à une glu, comme à une masse protoplasmique. En fait, nous étions collés les uns contre les autres. Les seuls mouvements que nous faisions consistaient à pousser, à s’agripper, à se déprendre, à sinuer. Et vous comprendrez mieux la merveille (pour ne pas dire miracle) de cette petite distance, de ce cercle d’espace dont Jérémie restait entouré.
Il n’était pas effrayant, il n’était pas austère, il n’était pas même éloquent. Mais il était là, et cela se voyait. Cela se sentait comme on sent une main se poser sur l’épaule, une main qui rappelle, qui fait se retourner quand on était en train de fuir.
Chaque fois qu’il paraissait, l’air devenait respirable : je recevais un souffle de vie en pleine figure. Ce n’était peut-être pas un miracle, mais c’était du moins une bien grande action et dont il était seul capable. La promenade de Jérémie à travers le bloc, c’était cela : une respiration. Je suis distinctement dans ma mémoire le chemin de lumière et de propreté qu’il faisait à travers la foule.
Je n’ai pas compris alors qui il était, mais certainement je l’ai vu. Et cette image s’est mise aussitôt à travailler à l’intérieur de moi au point de m’éclairer aujourd’hui comme un phare. Je n’ai pas su qui il était, parce qu’il ne le disait pas.
Il avait une histoire à laquelle il revenait souvent : il appartenait, disait-il, au mouvement de la Science Chrétienne. Il avait même été, un jour, en Amérique, pour rencontrer là-bas ses coreligionnaires. Cette aventure, bien peu banale après tout pour un forgeron du Jura, m’intriguait ne m’éclairait pas. Elle donnait au personnage une épaisseur de mystère en surplus. Voilà tout. Jérémie, sans histoire, comptait seul. […]
C’était un homme vraiment manuel. Il savait qu’à Buchenwald nous ne vivrions pas des idées que nous avions sur Buchenwald. Cela, il le disait ; il disait même que beaucoup d’entre nous en mourraient. Hélas, il ne se trompait pas.
J’ai connu là-bas des hommes qui sont morts parce qu’on les a tués. Pour eux, il n’y a que la prière. Mais j’en ai connu beaucoup aussi qui sont morts, très vite, comme des mouches, simplement parce qu’ils s’étaient crus en enfer. Simplement, oui. C’était alors que Jérémie prenait la parole.
Il fallait un homme aussi simple, aussi clair, aussi parvenu au fond de la réalité que lui pour voir le feu et au-delà du feu. Il fallait plus que l’espérance.
Il fallait voir.
Jacques Lusseyran, Le Monde commence aujourd’hui (éd. La Table Ronde, 1959)
00:40 Publié dans Lu/Vu | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : Spiritualité, littérature, inspiration, prière, christianisme, religion, Dieu



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