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lundi, 03 décembre 2007

Jacques et Socrate

Jacques Lusseyran (1924-1971) est devenu aveugle à l’âge de 8 ans. Professeur de littérature et de philosophie dans des universités françaises et américaines, il est également auteur de plusieurs essais ou ouvrages autobiographiques. Dans « Le monde commence aujourd’hui », il évoque notamment sa rencontre avec Jérémie. En voici le récit, tel qu’il le raconte dans son livre.

I

 Le premier homme sur ma route, c’est un vieillard. Et vous ne pouvez vous figurer combien j’en suis heureux.

Je ne sais pas s’il existe une bénédiction plus grande que la rencontre d’un vieillard véritable, c’est-à-dire joyeux. Elle nous est rarement donnée, car l’âge, ce n’est, hélas, pour la plupart des hommes, que l’addition sourde et dégradante des années physiques. Mais, quand un vieil homme est joyeux, il est si fort qu’il n’a plus besoin de parler : il vient et il guérit. Celui qui emplit ma mémoire était de cette sorte. Il s’appelait Jérémie Regard.

Ce n’est pas moi qui lui donne ce nom. C’était le sien. Combien de romanciers voudraient l’avoir inventé ?

J’ai envie de me faire très modeste, vous savez, au moment où je parle de lui, parce qu’il était très grand et le paraissait si peu.

Il a fait dans mon existence un passage si court (quelques semaines) que je ne revois plus même son corps. J’aperçois vaguement un homme vigoureux, droit, trapu. Oui, un assez petit homme selon les mesures physiques. Quant au visage, je ne le vois pas. Je crois que je ne me suis jamais posé de question sur ce visage, même autrefois. J’en voyais un autre bien plus réel.

Je l’ai rencontré en janvier 1944, en pleine guerre, en Allemagne, en camp de concentration, à dix-neuf ans. Il était l’un des six mille Français arrivés à Buchenwald entre le 22 et le 26 janvier. Mais il ne ressemblait à aucun autre.

Ici, je dois m’arrêter un instant, parce que j’ai écrit le nom de Buchenwald. Je l’écrirai souvent. Mais ne vous attendez pas à un tableau des horreurs de la déportation. Ces horreurs ont été réelles, elles ne sont pas bonnes à dire. Pour avoir le droit d’en parler, il ne faudrait pas être écrivain mais médecin – et pas seulement médecin des corps. Je me contenterai donc de l’indispensable, des éléments schématiques du spectacle.

Parfois même je parlerai de la déportation d’une manière scandaleuse pour quelques-uns, je veux dire paradoxale, je dirai à quoi elle fut bonne, je montrerai quelles richesses elle contenait.

Si je reviens à elle souvent, c’est qu’elle est, juste à l’entrée de ma vie, un grenier comble de peines et de joies, de questions et de réponses.

Jérémie, non plus, ne parlait pas des camps de concentration, même quand il y était. Il n’avait pas le regard cloué sur la fumée du crématoire ni sur les douze cents bagnards terrifiés du bloc 57. Il regardait au travers.

D’abord, je n’ai pas su qui il était, on me parlait de Socrate.

Mes voisins, très nombreux, prononçaient ce nom parfaitement inattendu dans le fourmillement de peur et de froid où nous nous agitions. Socrate avait dit… Socrate avait ri… Socrate était là-bas, un peu plus loin, de l’autre côté de cette foule d’hommes à la tête étroitement rasée. Je ne comprenais pas pourquoi tous ces gens appelaient l’un d’eux Socrate en particulier. Mais j’avais envie de ce personnage-là.

(à suivre)

 Jacques Lusseyran, Le Monde commence aujourd’hui (éd. La Table Ronde, 1959)

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