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samedi, 25 août 2007

Imbécile heureux

« Chaque jour il faut danser, ne serait-ce que par la pensée. »

L’auteur de la citation ? Nahman de Braslaw, un rabbin hassidique. Le hassidisme est un mouvement fondé au 17e siècle, en Europe de l’Est ; il privilégie la communion avec Dieu par les joies du chant et de la danse. Je n'ai aucune peine à le croire, 

danser par la pensée
élève des montagnes en apesanteur.


 Vous souvenez-vous, si vous l’avez vue, de la dernière scène de Zorba le Grec ? Elle m’a marqué à vie. Un écrivain débarque en Crète pour exploiter la mine dont il a hérité. Son projet part en poussières au moment où, après deux heures trente de péripéties dramatiques, tout laissait supposer que le pari était gagné. Imaginez la mine décomposée de l’écrivain ! C’est alors que Zorba, son ami, s’approche, visage hilare, et l’entraîne dans une irrésistible danse de la vie. FIN
 
Comme l’écrivain, on est joyeux « parce que », et rarement « malgré », façon Zorba.
 
Et pourtant… « faites toutes choses avec joie » (c’est de Paul, l’apôtre). Pour moi, ce ne sont pas des paroles en l’air. Mais décide-t-on d’être joyeux ? La joie, méthode Coué ? Déjà on rit ! On n’est pas joyeux sur commande, eh ! Il faut une bonne raison pour l’être. Bonne raison ? On l’est souvent pour des causes superficielles, des événements éphémères vite engloutis dans le quotidien et ses problèmes.

Et pourtant bis… la thérapie, le yoga par le rire, les clowns dans les hôpitaux prouvent que la valeur thérapeutique de la joie est prise très au sérieux. On aime les gens joyeux. Leur joie est communicative, stimulante. On en a besoin. On va voir des spectacles drôles pour se faire du bien. Mais on pousse rarement le constat jusqu’à se dire : tiens ! j’aimerais moi aussi être joyeux. On laisse la joie aux autres.

Or tout commence par là : vouloir la joie pour soi aussi. Peut-être qu’inconsciemment, notre éducation associe cet état à celui du simple d’esprit joyeux sans raison. Quelle perversion ! Nous avons le droit d’être joyeux. C’est une revendication qui en vaut bien d’autres.

Seule une raison profonde nous maintiendrait en joie. J’ai connu des êtres joyeux non pas tant à cause de ce qu’ils vivaient, mais parce que c’était dans leur nature. Ils ne sont pas nombreux, mais à leur contact, on se rend compte qu’ils n’ont rien d’exceptionnel, si ce n’est cette faculté naturelle de rendre le quotidien plus léger. Il y a de la spiritualité dans cette joie singulière aux manifestations plurielles. Une ouverture à la vie, aux autres, une vision transcendante, un secret intime.

Observez-les, vous devez en connaître. Ils aiment la vie, ils sont souvent en état d’émerveillement, ils ne mettent pas d’étiquette sur les gens ni les situations. Ils sont bon public sans être dénués d’esprit critique pour autant. Mais ils ne sont jamais méchants, toujours indulgents, patients, sans attente, puisque la vie ne cesse de les surprendre.

Leur secret, je le crois, c’est qu’ils n’attendent pas que l’extérieur se plie à leur bon vouloir pour être joyeux ; c’est même l’inverse : leur état d’être intérieur transforme l’extérieur. En un mot, ils déplacent des montagnes, mine de rien.

Je me souviens m’être réveillé un matin avec une douleur dans la jambe qui me forçait à jouer le rôle tristounet d’un boiteux. J’ai très vite décidé que cela n’enlèverait pas ma joie. Je n’avais aucune raison particulière d’être joyeux ce jour-là, la douleur m’en a donné une. C’est ainsi que je me suis retrouvé dans la joie « malgré ». Zorba, c’était moi. J’étais aussi le simple d’esprit heureux de l’être, à l’écoute de la vie, de ce que les heures allaient m’apporter, joie d’être en vie, de téléphoner à des amis, de voir et entendre le mouvement coloré des arbres, par la fenêtre, je me suis même imaginé oiseau au sein de cette abondance de feuillage.

Durant toute la journée, j’ai dansé par la pensée. Ivresse légère. La douleur est partie sans que je m’en aperçoive. Le souvenir de cette joie dure encore.

Théo 

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