mardi, 21 août 2007
Le soleil de minuit
J’avais décidé de couper droit par la forêt au lieu de la contourner, ainsi que nous le faisions d’habitude pour regagner le monastère, sachant que le détour équivalait à une bonne heure de marche en plus. Je marchais depuis l’aube, il devait bien être 10 h. Les arbres étaient hauts et droits comme de saintes essences. Je n’avais pas de mal à cheminer, car la végétation semblait obéir à un ordre mystérieux.
Je ne comprenais pas pourquoi notre prieur nous mettait en garde contre ces lieux où régnait une harmonie proche du divin. Laissant mes pieds me véhiculer à bonne allure, je me livrais à mes méditations favorites.
Arrivé dans une clairière, j’aperçus, assis sous un arbre, un vieil homme dont la barbe semblait assez garnie pour lui fournir un beau lainage d’hiver. De loin, il me fit signe d’approcher. Ravi de cette présence humaine en si grande solitude, je ne me fis pas prier.
- Bonjour, vieil homme solitaire. Te serais-tu perdu en route ? dis-je.
- Nullement. Je t’attendais.
- Moi ?
- Oui, j’ai entendu ta question.
- Tu t’interroges comme tant de fois sur l’origine du mal.
Il disait vrai. Cette question me hantait. Je n’étais pas satisfait par la réponse apportée par notre Sainte Mère l’Eglise. Je connaissais néanmoins mon par cœur :
- Dieu, dans son immense bonté, a laissé son libre-arbitre à l’homme afin que ce dernier choisisse entre le bien et le mal.
Le vieillard sourit.
- J’ai une réponse différente à te proposer.
Je m’assis en face de lui. Nul besoin de dire que mon cœur battait folle cadence.
- La théorie du libre-arbitre est la troisième patte du canard apprivoisé. Un père qui laisserait à son enfant son libre-arbitre, en sachant par avance que le petit Adolphe devenu grand massacrerait une partie de l’humanité, serait un être suprêmement irresponsable.
- Les voies de Dieu sont impénétrables, dis-je (bien que j’eusse toujours considéré cette réponse comme une pirouette).
- Il faut donc en conclure que, si le mal est conforme au dessein divin, le mal est également un bien. Dans ce cas, que devient le libre-arbitre ?
Comme j’étais incapable de répondre, il poursuivit :
- Dieu sait quel sera le choix de l’homme, mais il persévère dans ses intentions. Il est donc doublement fautif : fautif de ne pas avoir changé les règles d’un jeu pipé d’avance, fautif d’avoir créé l’homme trop faible. Or à quoi sert le libre-arbitre à celui qui est, par nature, incapable de résister au mal ?
Ce vieillard n’était-il pas le tentateur sous un sage déguisement ? Je trouvai le courage d’articuler :
- Ton raisonnement ne répond pas à ma question. Qui a créé le mal ?
- Midi est pareil à minuit pour qui garde les yeux fermés. De grands êtres l’ont affirmé aux quatre coins du monde.
- Si tu en conclus que le mal n'est qu'une illusion, qui a créé cette illusion ? rétorquai-je, certain d’avoir trouvé la faille dans son raisonnement diabolique.
- Une illusion n’existe pas. A toi de l’admettre et de le comprendre.
J’allais répliquer quand un bruit me fit tourner la tête. Ce n’était qu’un renard courant après sa proie. Mais lorsque je voulus reprendre cette étrange conversation, le vieil homme avait disparu.
Ange ou tentateur, je ne suis jamais arrivé au monastère.
Théo
11:15 Publié dans Imaginé | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : Spiritualité, inspiration



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